L’Université d’Ottawa ou le pari du bilinguisme

À sa fondation en 1848, le Collège de Bytown ne se distingue pas des autres collèges classiques de l’époque. Des religieux enseignent le grec, le latin, la religion et les mathématiques à de jeunes garçons des niveaux primaire et secondaire. Avec une particularité toutefois, liée au profil de la population de cette petite ville forestière où les altercations sont nombreuses entre Canadiens français et Irlandais : les Oblats qui dirigent le Collège font le pari de réduire les tensions entre les deux groupes linguistiques en les réunissant dans les mêmes classes et en leur prodiguant un enseignement bilingue, en anglais le matin et en français l’après-midi. 

Ce système est ébranlé en 1874. L’institution, récemment promue au rang d’université, se donne un tout nouveau programme, davantage axé sur les sciences. Battu en brèche par la montée du sentiment impérialiste après la Confédération, le bilinguisme du début fait place à un unilinguisme anglais qui durera plus de 25 ans. Tous les cours se donnent dorénavant en anglais, sauf pour la littérature française et la religion. Selon l'historien Robert Choquette, « c’est à dessein » que la congrégation des Oblats, qui voit dans l’anglais « la voie de l’avenir », donne un visage anglais à l’Université d’Ottawa1.

La question est cependant loin d’être réglée. En 1901, la pression des partisans canadiens-français aura raison des « apôtres » irlandais de l’unilinguisme anglais de l’institution.  Malgré la pression de plus en plus forte pour une éducation en anglais seulement en Ontario, l’Université décidera de revenir à son idéal de bilinguisme et retournera progressivement à l’enseignement en français. Des accommodements pour les anglophones qui s’y opposent n’auront cependant pas raison de la fronde des Oblats irlandais. Le refus que leur sert le Conseil général de la congrégation à Rome de séparer les deux éléments linguistiques de l’Université est la goutte qui fait déborder le vase. Ils abandonnent l’Université d’Ottawa en 1915.  Les Oblats n’auront d’autre choix que de créer un collège anglais, qui, bien qu’affilié à l’Université d’Ottawa, évoluera de façon assez autonome.

Selon Choquette, « [l]e départ des Irlandais catholiques en 1929 ne rétablira pas nécessairement l’harmonie dans l’institution, car les Canadiens français eux-mêmes sont divisés sur la question de la langue2».  On persévère toutefois dans la voie du bilinguisme, avec l’appui d’autres groupes d’anglophones. Au tournant des années cinquante, l’ouverture de nouveaux programmes en sciences et en génie, en médecine aussi, mettra à nouveau à mal l’idéal de bilinguisme de l’institution, qui se défend en arguant de l’impossibilité « pour le moment » d’établir un véritable bilinguisme. L’Université d’Ottawa corrigera le tir avec une offre de plus en plus variée de programmes en français, au gré de l’expansion qu’elle connaîtra à partir de 1965.

 

 

1 Robert Choquette, Robert Choquette, La foi gardienne de la langue en Ontario, 1900-1950, Montréal, Les Éditions Bellarmin, p. 166

2 Ibid., p. 197.

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Pavillon Tabaret de l'Université d'Ottawa, 1966.

Université d'Ottawa, Archives de l'Université d'Ottawa, AUO-PHO-NB_98-388

Photographie en noir et blanc d’une cinquantaine de voitures stationnées devant un imposant édifice à quatre étages construit dans le style néoclassique, avec six colonnes ioniques monumentales et un portique à fronton.