La Basse-ville au temps des expropriations

Durant la deuxième moitié des années 1960, des centaines de familles francophones sont chassées de leur domicile de la Basse-ville Est. La Ville se lance dans un important projet de rénovation de leur quartier. Le 22 mars 1966, Le Droit rapportait que le projet était conçu de façon à « ne déplacer à peu près personne des 9 363 résidents du secteur1». Le projet respectait ainsi « les volontés de la majorité des habitants qui ont manifesté le désir explicite de ne pas déménager leurs pénates lors qu’une enquête complétée par des spécialistes municipaux, en 1965 ». Toujours selon Le Droit, cette fois le 20 juin 1966, l’expropriation n’affectera qu’une faible partie du territoire, soit 33 acres sur 180. Mais le plan détaillé produit quelque 18 mois plus tard par la firme d’urbanistes Murray & Murray ne laisse aucun doute quant à l’ampleur des transformations qui s’annoncent : la superficie visée est plus que doublée et 1 400 familles devront être déplacées.

La Ville commence l’acquisition des propriétés à démolir en juillet 1966. Des propriétaires mettent volontairement leurs propriétés en vente. Les autres sont expropriées. Les prix sont fixés par la Ville. La plus importante vague d’expropriations a lieu entre juillet 1967 et juillet 1970, alors que 303 titres d’expropriation sont émis.

À l’hiver 1969, les façades des maisons qui ont été cédées à la Ville sont marquées de l’inscription « O-C » (pour Ottawa City), en grosses lettres rouges. Elles ajoutent au paysage de désolation laissé par le départ des premiers résidents du quartier. Cette mesure censée faciliter la livraison d’huile à chauffage a pour effet de précipiter les propriétaires du voisinage à vendre eux aussi leurs maisons et à quitter le quartier. Le Comité du réveil de la Basse-Ville (CRBV) d’Ottawa, formé en novembre 1968 pour défendre les intérêts des citoyens, qualifie l’opération de « démoralisante », « d’irrespectueuse », de « véritable atteinte à la dignité humaine », voire « d’insulte aux Canadiens français ».

Les expropriations et les démolitions touchent, au final, une grande partie du quartier. Il sera trop tard lorsque l’archevêque J.A. Plourde interviendra auprès du maire Benoît. Les appels du CRBV de « construire avant de démolir » ne sont pas entendus. On n’a pas le choix de déménager à Vanier, dans Alta Vista et les autres banlieues d’Ottawa, ou encore à Gatineau. Rares sont les familles qui reviendront dans le quartier. Elles ne s’y reconnaissent plus: des blocs entiers de maisons de deux ou trois étages ont fait place à des immeubles en hauteur, le béton a remplacé la brique et le bois. Du patrimoine architectural franco-ontarien d’antan, il ne restera presque rien.


1Louis Rocque, « Le quartier By demeure français: Ottawa approuve en principe le projet de la Basse-Ville », Le Droit, 22 mars 1966, p. 1.


 

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Maisons placardées de la Basse-ville d’Ottawa avant leur démolition. Plusieurs centaines de maisons du quartier subiront le même sort au cours des décennies 1960 et 1970. Photo: François Roy, Le Droit.

Source : Université d'Ottawa, CRCCF, Fonds Le Droit (C71), Ph92-664-13 902.

Photographie en couleur de quatre maisons placardées dans un paysage hivernal.