La rivalité avec les Irlandais

Les relations entre Canadiens français et Irlandais sont marquées au sceau de la rivalité depuis les débuts de Bytown. Venus en grand nombre pour travailler à la construction du canal Rideau, les Irlandais s’étaient établis sur sa rive ouest, en bordure de la Haute ville. Forcés de quitter les lieux à la fin des travaux, plusieurs déménagent alors à la Basse-ville, déjà largement canadienne-française. Au chômage, ces Irlandais, simples journaliers pour la plupart, tentent par surcroît de se tailler une place dans l’industrie forestière, dominée par les Canadiens français qui y œuvrent depuis plus de vingt ans. Ils leur livrent une guerre sans merci, faisant régner la terreur à Bytown. Ils incendient commerces et résidences, n’hésitant pas à s’en prendre physiquement à ceux qui leur résistent. Une contre-offensive canadienne-française s’organise, appuyée par les Écossais, les protestants et les classes plus conservatrices de Bytown qui veulent rétablir l’ordre. Jos Montferrand, personnage plus grand que nature, se distingue en administrant des raclées aux « Shiners », tels que les avaient baptisés les Canadiens français.

La paix reviendra grâce à la prospérité économique du début des années 1840. Mais cette confrontation des débuts pèsera longtemps sur les relations entre les Canadiens français et les Irlandais. Dans la Basse-ville, où les Irlandais comptent pour 31,1 % de la population en 1871, la tension sera particulièrement vive dans les institutions catholiques. La langue y est certes pour beaucoup, mais la rivalité découle aussi de visions différentes du catholicisme. À un point tel qu’en 1889, Mgr Duhamel établit dans la Basse-ville une paroisse distincte pour les descendants des premiers immigrants irlandais dans la région ainsi que pour ceux qui les rejoindront lors de la grande famine qui touchera l’Irlande dans les années 1840. St. Brigid, regroupant alors plus de 450 familles, aura ses propres associations, ses chorales et ses équipes sportives. Elle aura aussi ses écoles, dirigées notamment par les Sœurs grises, comme pour les francophones. Les deux populations chercheront à s’éviter, ce qu’encourageront leurs élites respectives.

Mais une bonne proportion des Irlandais quitteront progressivement la Basse-ville pour les secteurs mieux nantis d’Ottawa, mobilité sociale aidant. En 1901, les Irlandais ne forment plus que 15,3 % de la population de la Basse-ville, devenue très majoritairement francophone. La rénovation urbaine fera le reste. En 2007, l’église St. Brigid sera transformée en un centre culturel célébrant la culture irlandaise au Canada.

Irlandais et Canadiens français cohabiteront plus longtemps dans la Côte-de-Sable, quartier huppé prisé aussi par les Anglais et les Écossais depuis la fin du XIXe siècle. Les deux églises catholiques, St. Joseph pour les Irlandais et Sacré-Cœur pour les Canadiens français, se font face, sur Laurier, témoins d’une dualité qui perdure.

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Église Saint-Joseph sur la rue Laurier. À l'arrière, on aperçoit l'église Sacré-Cœur, Ottawa, mars 1904. Photo : William James Topley.

Source: Bibliothèque et Archives Canada, Topley Series SE [graphic material], (R639-148-4-E), PA-008992.

Photographie en noir et blanc d’une église vue en hiver. Une maison, des arbres et quatre personnes font partie du paysage. Une partie de la photographie est masquée, à cause de l’objectif photographique.